- LA DÉGRADATION DE L’AQUEDUC -

L'aqueduc a été construit, selon toute probabilité, aux alentours du milieu du ler siècle de notre ère. Jusqu'à quelle époque a-t-il fonctionné ? Personne n’en sait rien. Cependant , la lecture du texte de Frontin nous apporte quelques éléments de réflexions. En effet, celui-ci nous apprend que 127 ans après leur construction, les deux premiers grands aqueducs de Rome : l’Aqua Appia et l’Aqua Anio, étaient tellement endommagés, et leurs eaux tellement diminuées par les détournements des particuliers, que le Sénat ordonna la construction d’un nouvel aqueduc : l’Aqua Marcia. De même, la plupart des nouveaux aqueducs de Rome seront construits pour remplacer les précédents, incapable d’assurer leurs fonctions correctement. Il est donc peu probable que l’aqueduc de Nîmes ait pu fonctionner normalement plus de quelques siècles, et n’a pas alimenter la ville de Nîmes au-delà du Ve siècle. Les dernières études ont permis de retracer l'histoire de de cet édifice formidable : Construction au milieu du premier siècle de notre ére. Réglagle du fonctionnement durant la deuxième moitié du siècle avec un surrélèvement de la hauteur de la canalisation de 60 cm sur une longueur de 6 km, 50 ans après la construction. Puis une période de fonctionnement normal qui s'est achevée au troisième siècle. Enfin, une dernière période ou l'aqueduc a fonctionné occasionnellement et avec un débit d'eau fort limité avant d'être définitivement abandonné à la fin du cinquième siècle ou au début du sixième.

En effet, à cette époque-là, plusieurs phénomènes coïncident, signant l'arrêt de mort de l'aqueduc D'abord, l'empire romain disparaît et, avec lui, sa civilisation. Puis les hordes barbares venues de l'est ravagent le pays. Au Ve Siècle, Nîmes est aux mains des Wisigoths (alors qu'Uzès sera tenu par les Francs qui sèmeront la terreur). Sa population se réduira alors à quelques milliers d'habitants. L'eau fournie par l'aqueduc ne sera plus nécessaire, celle de la Fontaine suffira largement. On peut rappeler ici que Nîmes se contentera, pendant de nombreux siècles, de sa source, de ses puits et de ses citernes puisque c'est seulement à la fin du XIXe siècle que la ville recevra une nouvelle adduction d'eau provenant du Rhône.

Si les envahisseurs de cette époque ont semé la panique dans les villes et les campagnes, il ne semble pas qu'ils aient pour autant détruit l'aqueduc. Par contre, celui-ci a subi d'autres déprédations : en premier lieu, le dépôt calcaire qui est épais par endroits de 50 centimètres de chaque côté, a réduit sensiblement le volume d'écoulement. En effet, les eaux de la Fontaine d'Eure, bien que d'une grande pureté, traversent les terrains calcaires de la garrigue, calcaire qui se déposera sur les parois et le fond de la canalisation.

Le calcaire de la canalisation.Les études faites sur la quantité de calcaire transitant dans l'aqueduc donnent des résultats éloquents. Chaque litre d'eau de la Fontaine d'Eure contient 315 mg de calcaire, soit, en considérant le débit moyen de l'aqueduc à 430 1/s, 12 tonnes de calcaire transitent tous les jours dans l'aqueduc, ce qui fait pour 400 ans un total de 1.400.000 tonnes de particules de calcaire. On estime la quantité de dépôts effectifs à environ 100.000 tonnes, soit seulement 8 pour cent du calcaire transporté.

En regardant une tranche de ces incrustations calcaires, on voit qu'elles se présentent sous la forme de fines couches, la plus basse étant celle s'appuyant sur le pied-droit, puis montant de plus en plus haut au fur et à mesure qu'elle se rapproche de l'intérieur, ce qui est logique puisque la canalisation devenant de plus en plus étroite pour un même débit, c'est la hauteur qui augmente progressivement.

Ceci nous amène à deux conclusions :

D'abord le fait que le premier dépôt, le plus extérieur et qui correspond au niveau moyen de l'eau au début de l'utilisation, arrive à peu près aux deux tiers seulement de la hauteur des pieds-droits, montre que les bâtisseurs avaient sur dimensionné le volume du conduit pour tenir compte de l'augmentation du niveau de l'eau. Ainsi, la canalisation est-elle plus large à partir du Pont du Gard jusqu'à Nîmes et plus étroite en amont jusqu'à la source car, après le Pont du Gard, la pente de l'aqueduc est plus faible et, par conséquent, les dépôts sont plus importants. Parfois, elle a été élargie par la suite et rehaussée, notamment sur les ponts dans les combes de Remoulins.

Ensuite, parce que sur la plus grande partie du trajet de la source à Sernhac, la progression des couches de dépôts est très régulière et les couches toujours plus élevées, ce qui implique que le débit a toujours été constant, sans connaître une diminution brutale qu'aurait entraîné une cassure ou une grosse fuite. Par contre, un sondage fait à Bezouce par les archéologues, montre une réduction sensible de la hauteur des dernières couches, jusqu'à atteindre le niveau d'origine. Ce qui signifie qu'à un moment donné, une partie de l'eau qui arrivait à Sernhac ne parvenait plus à Bezouce et se perdait dans la nature.

L'analyse des dépôts calcaires a également montré que si le calcaire est pur dans la plus grande épaisseur du dépôt, les dernières couches sont noirâtres et friables car elles contiennent de la terre et des petits agrégats indiquant qu'à cette époque là, l'aqueduc était dégradé.

L'aqueduc renversé.
 
 

De même, la nature a sérieusement dégradé l'aqueduc et l'on voit, sur certains tronçons, notamment entre Vers et le Pont du Gard, des pans entiers qui se sont écroulés. Point n'est besoin d'évoquer des cataclysmes ( cependant le grand tremblement de terre de l'an 145 a pu avoir des conséquences lourdes sur le fonctionnement de l'aqueduc) ; les mouvements de terrain, la végétation, les racines des arbres, l'érosion, l'humidité ont suffi, avec le temps, à l'endommager de façon irréversible. On pense ainsi que l'immense pont de la Fons Menestrière s'est effondré à cause des glissements du terrain supportant les piles.

Enfin, l'homme aussi l'a détérioré. On a vu que le débit avait été constant durant une longue période, ce qui prouve que l'aqueduc a longtemps fonctionné correctement. Il faut aussi se rappeler qu'il était très surveillé et constamment entretenu, qu'il y avait une espèce de No man's land de part et d'autre de l'aqueduc où personne ne pouvait accéder et que de lourdes amendes sanctionnaient les éventuels contrevenants (100,000 sesterces pour toute déprédation ou détournement des eaux , nous dit Frontin).

Enorme concrétion au pont de la LônePar contre, on peut penser qu'au moment de la décadence de l'empire (dès le troisième siècle, on assiste à un abandon progressif de l'usage des bâtiments publics et c'est en 365 qu'eurent lieu les derniers travaux sur la Via Domitia), où l'aqueduc n'était plus ni entretenu, ni surveillé, les particuliers ont détourné l'eau par des ponctions entraînant d'énormes concrétions dont certaines dépassent 200 m3 et ceci dès le troisième siècle. Plus tard, lorsque la population de Nîmes se réduira à quelques milliers d'individus, l'aqueduc ne fonctionnera plus et ce seront des morceaux entiers de l'édifice qui seront récupérés. Entre 1150 et 1200, une destruction systématique de l'aqueduc sera l'oeuvre des religieux et des moines batisseurs, pour la construction des monastères et autres cathédrales.
 
 



Page précédenteRetour au sommaire Pont du GardAccueilPage suivante